Le capital ou le travail : le FC Lorient entre dans une nouvelle ère

Le vendredi 16 mai 2014 à 14h23 par Gilles Guégan

Le capital ou le travail : le FC Lorient entre dans une nouvelle ère

Avec le départ de Christian Gourcuff, c’est comme si une usine s’arrêtait brusquement, comme si quelque chose de bien connu s’évanouissait dans l’air du temps, comme si ce qu’il paraissait naturel de voir nécessitait un effort pour s’en souvenir. Au-delà de la mélancolie qui colle à la peau de tous ceux qui connaissent la Bretagne, pays de caractères qui se fâchent, il y a des explications plus terre à terre à ce changement qui impose le silence.

Le football a changé. Hier, l’apanage des talentueux, des individus doués d’exception, le football appartient à de nouveaux maîtres, ceux qui ont la commande d’acheter des joueurs à de forts prix. Ces maîtres le sont car ils sont propriétaires du capital des clubs. Ils ont des droits, ils dirigent, on dit "ils managent" même des individus rares que la nature avait pourtant dotés de pieds magiques et rendus intouchables.
Magiques. Christian Gourcuff n’aimerait pas trop ce qualificatif car, pour l’entraîneur passionné de football, c’est le travail qui amène ce côté naturel et génial au jeu et pas uniquement les talents égoïstes restés à l’état brut.

Le travail de Christian Gourcuff procède d’une réflexion menée depuis 30 ans sur comment jouer collectivement et efficacement par rapport à une équipe adverse. Là où d’aucun composent les équipes à partir de joueurs vedettes accumulés, lui pense qu’il faut une solidarité organique entre les joueurs, une conscience collective d’appartenance, mais en même temps une autonomie de choix, de rôle en fonction de la capacité individuelle de joueurs responsables. Le collectif rend meilleur l’expression des individualités. Voilà le secret.

Le travail, on a pu le voir lors des matchs de championnat, le beau jeu, le jeu qui fait plaisir, le jeu construit, même le jeu brésilien en D2, en 1997-1998 aboutissant à hisser enfin Lorient en ligue élite : incroyable pour Lorient habitué, voire résigné, à être modeste, de ne pas se retrouver en division régionale pour toute punition de mégalomanie, comme en 1977.

Le travail nous a offert un régal de football, non seulement, ce que l’on connaît pourtant bien, le football pour le pratiquer, mais ce que l’on ne saura jamais faire collectivement de manière aussi simple même avec sa bande de copains : un contrôle, une passe, des solutions au porteur, des choix, une alternative jeu long / jeu court, un jeu dans la profondeur qui cherche le décalage et le temps relatif d’avance sur l’adversaire.

Mais ce travail est-on en mesure d’en accepter la discipline ? Ces courses sans cesse, devant puis le repli et le 4-4-2 avec 12 mètres au maximum entre 2 joueurs (jamais d’isolement du porteur du ballon) et 35 mètres pour le bloc équipe entre le défenseur et l’attaquant. Et ces alignements et ces replacements rapides mettant rarement collectivement l’équipe en défaut de défense ou d’attaque. Il faut des poumons physiquement mais aussi collectivement on fonctionne comme un poumon qui se contracte autour de l’adversaire pour lui reprendre la balle et fermer toutes ses possibilités de développement de jeu. Un poumon qui se redéploie vers l’avant pour prendre les espaces très rapidement et enchaîner les passes courtes souvent, sur les côtés, pour se donner des occasions de but.

Désormais, le capital va se substituer au travail. De relations humaines, on va avoir une organisation contractuelle, avec des engagements sur des objectifs de grandeur. Pas d’état d’âme, on s’entraîne, on joue, on suit les consignes, on se soumet ou on se démet. Le résultat, l’immédiateté, l’impatience, la fin qui va justifier les moyens. Voilà le FCL qui passe comme dit la chanson, l’âme du club, le parler pour ne rien dire mais par plaisir de partager la passion du jeu esthétique, exigent, voilà le FCL passé.
Les grands seigneurs argentés vont nous annoncer le bilan qu’ils ont tiré du passé historique de Lorient et du travail de Christian Gourcuff. Ils ont par définition raison. Puis, cela va être des nominations, des transferts et même un nouvel entraîneur : incroyable, ils ont tué le père.

Pour notre part, nous laissons au capitalisme financier le soin de faire des remerciements. Comme dit le dicton populaire, on ne remercie que ceux dont on n’a plus besoin, qui ne sont plus utiles. Pour notre part, c’est un départ qui sonnera le rappel : l’avenir nous dira ce qui est en train de se passer et remettra l’horloge de l’Histoire de ce club en marche. Il n’y a plus d’Histoire car il n’y a plus de gens humbles, simples de cœur qui donnaient tout pour la passion foot à Lorient : le football dépassait ces passionnés réformateurs qu’étaient les dirigeants, comme Georges Guénoum, ou savaient rester humbles comme Alain Le Roch, au service de ce beau jeu tant recherché avec obsession, pendant des mois et des années avant qu’il ne revienne comme une pépite d’or que l’on n’espérait plus trouver. Et tous ces employés du club modestes, et les supporters, certains exigeants, d’autres inconditionnels du beau jeu, d’autres lorientais tout simplement et animés par l’émotion, l’événement incroyable, la fête partagée avec tout le monde.

Tout cela reviendra, comme ces odeurs de tabac à priser les jours de matchs et ces rires francs ou de ces cacahuètes à croquer sur les travées. Mais il faudra attendre que cette financiarisation du football entre en crise, ce qui est le cas. L’économie fluctue et à Lorient, rien n’a jamais été simple ni linéaire et tout se termine en … tragédie dont les acteurs principaux sortent désargentés et très endettés. Et on rappellera Christian Gourcuff, mais avec d’autres hommes de responsabilité à Lorient, avec des langages où on se dit les choses, où le respect du travail de l’autre est reconnu : cela reviendra, il faut être un peu patient ; en attendant, on peut continuer à suivre le jeu de Lorient en dehors de Lorient, là où les vents amèneront Christian Gourcuff, si l’on veut prendre la mer du football- passion pour d’autres aventures. Un jour, le chalutier reviendra à Lorient : on ira l’accueillir, parmi la foule et on dira aux plus jeunes, je l’ai bien connu vous savez le capitaine du navire que vous voyez, je connais ses principes de jeu, je connais ses valeurs, je connais sa valeur d’Homme.

Gilles Guégan


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